Lundi 18 mai 2009 1 18 /05 /Mai /2009 12:00
La symphonie inachevée


Il y a bientôt 25 ans, le 3 juin 1984 à Monaco, Ayrton Senna se révélait au monde entier en signant dans des conditions dantesques sa première grande performance en Formule 1. Une star venait de naitre.


Sur le podium, Ayrton Senna répond du bout des lèvres aux félicitations des membres de la famille princière et se force à accepter l'accolade du vainqueur Alain Prost. Dans son regard, aucune joie, juste l'envie d'être ailleurs. Le Brésilien, encore inconnu du grand public une heure plus tôt, vient pourtant de terminer deuxième du GP de Monaco et de signer la plus belle performance de sa jeune carrière en Formule 1. N'importe quel pilote à sa place serait comblé de bonheur mais lui ravale à peine sa colère. Cette coupe que soulève Prost, c'était la sienne.

Début 1984, Ayrton Senna, appelé encore parfois Ayrton Da Silva, puisqu'il a un temps couru sous le nom de son père, n'est connu que des spécialistes. L'année précédente, il a survolé le relevé championnat britannique de F3, et a réalisé des tests très prometteurs chez quelques unes des écuries les plus prestigieuses du plateau (Williams, McLaren, Brabham), mais au final, seule la modeste équipe Toleman a été en mesure de lui offrir un volant de titulaire.

Le début de saison de Senna et de Toleman a été délicat. Faute de temps et d'argent, l'écurie britannique n'a pas été en mesure de sortir une nouvelle voiture et s'est contentée d'aligner une version évoluée de sa monoplace de l'année précédente, la TG183B. Chaussée de pneus Pirelli au comportement déroutant, elle n'a pas permis à Senna d'espérer mieux que des qualifications dans la deuxième moitié de grille. Dès son deuxième GP, en Afrique du Sud, il a inscrit le point de la sixième place, mais à trois tours du vainqueur Niki Lauda. Senna a touché le fond lors du Grand Prix de Saint-Marin où, otage d'un conflit entre son équipe et Pirelli, il n'est pas parvenu à se qualifier. Au GP de France, deux semaines avant Monaco, Toleman a enfin sorti sa nouvelle voiture, la TG184 (œuvre de l'ingénieur sud-africain Rory Byrne) équipée de pneus Michelin, mais sans effet sur le niveau de performance général de l'écurie.

C'est donc dans le plus grand anonymat que Senna arrive à Monaco, où public comme journalistes n'ont d'yeux que pour le duel qui opposent les pilotes McLaren Alain Prost et Niki Lauda. Sur un circuit qu'il ne connait pas, le Brésilien arrache en qualifications un honorable treizième temps, 8/10 devant son coéquipier Johnny Cecotto, mais à près de 2"5 du poleman Alain Prost. A priori, rien à espérer pour la course. A moins que la météo s'en mêle...


Le dimanche, il pleut des trombes d'eau sur Monaco, forçant les organisateurs à repousser le départ de près de 45 minutes. Dès les premiers mètres, le peloton perd deux unités, les deux pilotes Renault (Derek Warwick et Patrick Tambay) s'accrochant à Ste-Dévote et créant un mini-embouteillage dans lequel Elio de Angelis et Riccardo Patrese restent coincés. Senna en profite pour se hisser au 10e rang, puis rapidement au 9e suite à son dépassement sur Andrea de Cesaris, en difficulté peu après Mirabeau.

Au 3e tour, c'est Jacques Laffite qui subit la loi de Senna, puis vient le tour de Manfred Winkelhock au 7e. Bloqué pendant près de 4 boucles par le jeune Allemand, Senna accuse alors déjà un retard de plus de 25 secondes sur le leader Alain Prost. Au 9e tour, Michele Alboreto, alors 5e, part à la faute, permettant à Senna de grimper au 6e rang, dans les points. Le Pauliste est alors sur les talons de Keke Rosberg, victorieux l'année précédente, déjà sous la pluie. Senna harcelle Rosberg pendant plusieurs tours, mais sans trouver la faille. Pire, il n'est pas loin de commettre l'irréparable à la chicane du port où suite à un freinage un peu trop long, il tape violemment le trottoir. Biellette de direction tordue, la Toleman peut néanmoins poursuivre sa course et au 12e tour, Senna déborde enfin Rosberg, avant de faire subir le même sort à René Arnoux deux tours plus tard. Senna est alors quatrième, puis bientôt troisième lorsque Nigel Mansell, qui venait de ravir le commandement de l'épreuve à Prost, part à la faute en haut de la montée du Casino.
Plus de trente secondes devant, Prost est un leader inaccessible, mais Niki Lauda, qui n'est que quelques secondes devant la Toleman, est une proie à la portée de Senna. Au 19e tour, il déborde sans coup férir le double champion du monde autrichien en lui faisant l'extérieur dans la courte ligne droite des stands. Deuxième, et pour la première fois de la course avec une piste libre devant lui, Senna s'en donne à cœur joie. A la fois agressif et plein de maitrise, le débutant brésilien signe le record du tour au 23e passage, avant d'abaisser une nouvelle fois son chrono au tour suivant. Son 1'54"3 ne sera jamais battu, la pluie s'intensifiant.
Prost a toujours une trentaine de secondes d'avance sur son dauphin brésilien, mais le Français est en difficulté et souffre de problèmes de frein. Il commence à lâcher les secondes par poignée, si bien qu'au 27e tour, Senna ne possède plus que 20 secondes de retard. Au rythme de près de trois ou quatre secondes au tour, la Toleman-Hart fond sur la McLaren-TAG. Au 30e tour, Prost, qui n'a plus que 11 secondes d'avance, agite fébrilement le bras en passant devant les stands. Un signe pour indiquer à son équipe le problème dont il souffre ou bien une supplique destinée au directeur de course Jacky Ickx ? Au 31e passage, Senna est revenu à 7 secondes de Prost. L'impensable va t-il se produire ?

Au 32e tour, constatant la détérioration des conditions, Jacky Ickx prend la décision d'arrêter la course. Le drapeau rouge (ainsi que curieusement le drapeau à damier) sont présentés sur la ligne. Prost, au ralenti, stoppe sa monture juste devant les drapeaux, et c'est donc Senna qui coupe la ligne en première position. Persuadé d'avoir gagné, le Brésilien effectue un véritable tour d'honneur en levant les bras en signe de victoire, mais sa joie est de courte durée, le classement du Grand Prix étant calculé sur les positions au 31e passage, lorsque Prost était en tête.
Chez Toleman, la joie cède rapidement la place à la consternation, et malgré cette application stricto sensu du règlement, certains n'hésitent pas à parler de vol. Des proches de Senna iront jusqu'à mettre en cause la probité de Ickx en faisant le rapprochement entre son statut de pilote officiel Porsche en endurance et la motorisation de la McLaren d'Alain Prost (un moteur badgé TAG mais conçu par Porsche). 25 ans plus tard, la décision d'Ickx reste controversée : les conditions météo imposaient-elles réellement l'arrêt de la course ?

Sur le podium, Senna est incapable de savourer son résultat et rumine sa colère, persuadé d'avoir été injustement privé d'une victoire qui lui revenait de droit. Mais est-ce si important ? En l'espace de moins d'une heure, Senna s'est révélé au monde entier et a pris rendez-vous pour l'avenir. Ses six victoires à venir sur le Rocher l'attestent, le Prince de Monaco, ce sera lui.
Par Thibaut - Publié dans : Culture F1 & histoire
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Retour à l'accueil
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés